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Comment sortir de la Terreur ? (Bronislaw Baczko)

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Je commence ce livre :



Déjà lu il y a 25 ans au moins, je me replonge dedans suite à l'évocation que l'on en a fait dans le sujet Bigeard aux Invalides. Je vous raconterai.


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« Quis custodiet ipsos custodes ? » Juvénal.

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Le livre s'ouvre sur une interrogation : "Comment la Révolution de l'An II a-t-elle pour s'engager dans la Terreur et s'effondre en une seule journée au cours de laquelle seuls deux coup de feu furent tirés ?" (le 9 Thermidor).

Le premier chapitre est lui consacré à la rumeur lancé contre Robespierre à la veille du 9 Thermidor : l'Incorruptible aurait voulu devenir roi et épouser la fille de Louis XVI. Rumeur totalement inventé, personne n'en doute, mais surtout rumeur très écoutée au cours de ces heures décisives.

La calomnie politique est aussi ancienne que l'est la politique précise d'ailleurs l'auteur en rappellent par exemple "La grande peur".

"La Terreur se nourrit de cet imaginaire et le produit à son tour ; elle fabrique des complots qui font confondre tous les ennemis dans la figure globale du "suspect" et s'alimente de la peur et du soupçon qu'elle secrète. L'imagination sociale façonnée par la Terreur est surexitée et désaxée, mais elle est aussi, pour les mêmes raisons, marquée par une sorte de fatigue et d'inertie. Tout, voire n'importe quoi, n'est-il pas devenu acceptable pour elle ?" (page 45).



Dernière édition par Semper Victor le Mer 28 Déc 2011 - 23:52, édité 1 fois


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La suite, le chapitre sur le Fin de l'An II :

"La Terreur menace et punit les gens pour ce qu'ils sont et non pas pour ce qu'ils ont fait ; du coup, en introduisant le concept de "classes suspectes", elle substitue l'arbitraire à la justice." (page 80).

Cela me rapelle, toute proportions gardées, certaines pratiques sur le net Wink


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Dans le chapitre intitulé "L'horreur à l'ordre du jour" l'auteur analyse le retournement qui se produit, après Thermidor, sur le quotidien de la Terreur.

L'élément décisif est celui du procès "Carrier", le représentant de la Convention à Nantes. alors quelques centaines de prisonniers (ceux qu'il n'avaient pas fait exécuter) sont libérés des prisons parisiennes où ils avaient finit par atterir, Carrier va lui finir à la guillotine.

"Les récits sur la perversité de Carrier, dans l'imaginaire collectif, ont pour fonction précise de camper son image de mosntre. Carrier cristalise en soi les "grandes mesures" et la Terreur au quotidien". (page 227)

Tout le monde a entendu parlé de ses "noyades", de ses "mariages républicains" et de ses "orgies" dont l'auteur démontre qu'elle ont sans doute été aussi réelles sous la Terreur qu'exagérées ensuite par la réaction Thermidorienne

De son côté Carrier organise sa défense sur les "circonstances exceptionnelles", justifiant les moyens par leur fin et la Terreur comme une conséquence de la menace contre-révolutionnaire (notamment la guerre de Vendée) : "La République doit donc asumer la responsabilité de ses actes et leurs conséquences. En persécutant ceux qui ont exécuté ses ordres, la Convention se fait un procès à elle-même". (page 237)

Il ne coupera pourtant pas à l'échafaud (où il mourra avec une certaine noblesse), car "Le monopole de la parole, détenu par les Jacobins pendant la Terreur, est définitivement brisé. (...) La parole jacobine ne représente plus l'instance idéologique, comme c'était le cas pendant la Terreur. Elle prétend toujours être légitimée par le peuple, mais cette prétention creuse est tournée en dérision." (page 244)

Ce retournement de l'opinion est amplifiée par la montée en puissance des "muscadins", cette "jeunesse dorée" qui s'engouffre dans le vide laissée par l'effacement des Jacobins et de Sans-Culottes des rues de Paris. Il règnent sur les cafés, donnent du baton... Ils seraient 2000 à 3000 dans Paris.

Le livre de Baczko est réellement passionnant dans son analyse des mécanismes (il s'agit bien de cela) qui président aux constrcutions puis aux retournements idéologiques de l'An II. J'avoue que je redécouvre le livre, sa cohérence et la puissance de son propos, car il n'est jamais "à charge". Il n'est pas question de "pages noires de la Révolution" mais de compréhension des enjeux idéologiques et de leurs conséquences. C'est fascinant, car toute les manipulations de l'opinion sont décortiquées, expliquées... Il est clair que j'étais passé à côté de beaucoup de choses quand je l'avais lu alors, que je n'avais que 28 ans. Je suis peut-être devenu un vieux con, mais j'ai l'impression aussi de mieux comprendre désormais ce que je lis. Wink

Le prochain chapitre porte sur "Le peuple vandale" : "Car la révolution, héritière des Lumières, n'avais pas seulement conduit à la "tyrannie", elle avait également engendré une monstruosité qui contredisait à la fois ses origines et ses objectifs et qu'elle voulait à jamais bannir : le vandalisme". (page 254).

(à suivre)... Il me reste encore 100 pages.


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"Je suis peut-être devenu un vieux con, mais j'ai l'impression aussi de mieux comprendre désormais ce que je lis."

Très bon Wink

Le livre a en effet l'air passionnant, sinon.

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Le livre a en effet l'air passionnant, sinon.

J'aime beaucoup son approche du sujet. Baczko nous fait comprendre l'importance des questions qui se sont posées à l'époque et la façon dont se sont construites les réponses idéologiques à ces questions.


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Livre terminé.

Le chapitre sur le "Moment thermidorien" décortique comment la révolution a été "terminée", notamment via le débat sur la Constitution :

"La question glissait de "comment en finir avec la Terreur" ? à "comment terminer la Révolution" ? Les thermidoriens auraient donc à la fois à formuler leurs réponses à toutes ces préoccupations à la fois en terme de réaction à la terreur et en termes de promesses d'avenir. Il faudrait inventer une nouvelle utopie répondant au nouveau départ de la République, renouant avec ses origines et ses principes fondateurs, ses attentes et ses promesses compromises par la terreur. Penser ensemble la réaction et l'utopie, c'est également le défi que doit relever l'historien qui entend comprendre comment se clôt la période thermidorienne et sur quelles perspectives elle s'ouvre" (page 306)

Alors que le "peuple" lance ses dernières forces dans les journée de Germinal et de Prairial, au cri de "Du pain et la Constitution démocratique de 1793" et assassine le député Féraud à la Convention, cette dernière emporte facilement la partie et fait condamner les derniers Montagnards :

“L’action désordonnée, brutale et inefficace de la foule a mis en évidence la fragilité du phénomène sans-culotte ainsi que son caractère conjoncturel. Celui-ci se voit de plus en plus réduit à l’ancien personnel politique de la Terreur, traqué partout essayant d’échapper aux massacres et à la “revanche légale”, tout aussi impitoyable que systématique. L’échec de la révolte parachève le 9 thermidor ; c’est une victoire, sans aucune équivoque possible, de la Convention sur la rue, du “système représentatif” sur les pratique de la démocratie directe, réduite à “l’anarchie” d’une foule violente. Germinal et prairial présentent en quelque sorte l’envers des “journées révolutionnaires”. Elles annoncent le déclin, voire la fin, de l’imagerie héroïque et militante de l’an II, celle du “peuple debout” prête à reprendre sa souveraineté". (page 326)

Il en découle ensuite, la réaction royaliste de vendémiaire également repoussée, la promulgation d'une Constitution d'inspiration censitaire :

“L’établissement d’un régime censitaire culturel donnait indirectement et furtivement raison à ceux qui affirmaient que la République était venue trop tôt, avant que les Lumières eussent éclairé toute la population et non seulement les élites. Le bouleversement politique aurait devancé le progrès civilisateur. (...) Les Lumières étaient à l’origine de la Révolution, c’est aux Lumières qu’il revient de la terminer.” (page 346-347)

Sa promulgation achève définitivement l'épisode révolutionnaire.


Baczko conclue sur le mythe de "l'éternelle jeunesse révolutionnaire" :

“Le moment thermidorien, c’est l’éclatement d’une évidence : la Révolution est fatiguée, la Révolution est vieillie. (...) Les révolutions vieillissent assez vite. Elles vieillissent mal, par leur obstination symbolique à toujours vouloir marquer un nouveau départ de l’Histoire, être une rupture radicale dans le temps, demeurer une œuvre en ses perpétuels commencements, incarner la jeunesse d’un monde qui durerait toujours. La Révolution chante les lendemains, mais voudrait ne jamais quitter l’aujourd’hui inaugural de sa venue au monde (...) La Révolution, même prise dans ses mythes, n’est pas un conte. Et Thermidor est ce miroir sans magie qui renvoie à chaque révolution naissante la seule image qu’elle ne voudrait pas voir : celle de l’usure et de la décrépitude qui tue les rêves.” (page 353)

La Révolution n'a pas été tuée, étranglée, glacée alors quelle était encore "toute jeune", elle a simplement vieillie. Brillant... limpide.


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